Notre voyage sur la route des 4000 se termine aujourd’hui. Et en beauté !

Les 5 et 6 aout, en trentes heures d'effort, j’ai gravi 11 sommets de 4000 à la suite.

Finalement ce sont donc 67 sommets de 4000 mètres gravis en 126 jours, soit un sommet tous les deux jours environ. Pas si mal avec cette météo 2007 franchement mauvaise.

100  % de succès pour chacun des sommets tentés.

...Et (presque) pas une blessure...

Dimanche 6 août, 4 heures du matin. Nous quittons le refuge des Cosmique pour descendre à vive allure le glacier de la vallée blanche. Une demi lune généreuse nous éclaire le passage à travers les crevasses.

5 heures du matin : après avoir contourné l’immense cathédrale de granit du grand Capucin et remonter la mystérieuse combe Maudite, nous nous retrouvons à la base d’un long couloir de neige, de glace et de roches. La lune est cachée par la paroi qui nous surplombe et, dans l’obscurité, nous espérons ne pas nous engager dans une voie sans issue.

6 heures : le jour s’est levé et nous a confirmé que nous étions sur la bonne voie. Au dessus de nos têtes nous devinons les premiers rayons du soleil qui arrivent derrière une arête de neige. Plus haut encore, notre objectif de la journée se découvre : les aiguilles du Diable s’embrasent littéralement, leur granit doré illuminé par le soleil rasant. J’ai rarement vu des flammes de pierre aussi élancées et aussi tourmentées. Chacune des cinq aiguilles que nous allons gravir aujourd’hui mesure une centaine de mètres d haut.

8 heures : après avoir escaladé la corne du Diable nous sommes déjà  au sommet de la pointe Chaubert. Les passages sont impressionnants par leur verticalité et les 700 mètres de vide qui se creusent au dessous de nos pieds. Mais à chaque fois des fissures, des arêtes ou des feuillets généreux nous procurent de superbes prises d’escale qui facilitent notre progression.

9 heures : après une descente en rappel vertigineuse sur notre corde accrochée à deux fins anneaux de sangle nous avons atteint une brèche entre l’aiguille Chaubert et la pointe Médiane, notre troisième 4000 de la journée. Puis nous avons atteint le sommet de la pointe Carmen à  4109 mètres de haut. Nous progressons désormais comme à l’intérieur des arches sommitales d’une immense cathédrale ; les pointes rocheuses sont de plus en plus fines et aériennes, nous nous faufilons dans des ouvertures naturelles au milieu d’immenses dalles de granit.

11 heures : le crux de la journée nous laisse perplexe. Nous pensons avoir raté le bon itinéraire. Nous sommes au pied de la dernière aiguille de la journée, l’Isolée. Sur notre droite la face nord toute sombre et sauvage plonge de 700 mètres vers la combe maudite. Au dessus de nos têtes un mur lisse et sans prise nous donne le vertige. Le seul passage est donc sans doute en traversé à gauche. Mais le rocher est lisse, dépourvu de prises, recouvert en partie de neige. Seul en vieux piton métallique qui doit dater des années 50 nous invite à tenter une traversée. Quinze mètres plus haut une sangle en nylon est une deuxième invitation à nous élancer. Michel part en tête après avoir enfilé des chaussons d’escalade à semelle souple et adhérente. Une longue hésitation lui permet d’imaginer le seul enchaînement de geste qui semble autoriser le passage. J’arête de faire des photos pour bien l’assurer. Il passe, plonge une main derrière un bosse de granit…et retrouve un deuxième piton protecteur. Le passage vers le sommet est franchit. Quand vient mon tour de passer avec mes grosses chaussures d’alpinisme je repense à la hardiesse du guide Armand Charlet qui réalisa la première ascension de ces aiguilles, avec client et sans pitons,  presque 79 ans jour pour jour avant nous, le 4 août 1928. A cette époque on s’assurait avec de raides cordes en chanvre, simplement passée autour des hanches !

Après avoir redescendu ce morceau de bravoure en rappel il ne nous reste plus qu’à remonter des pentes mixtes faciles en neige et roche pour atteindre le sommet du très populaire Mont Blanc du Tacul (ou tape cul comme disent certains, harassés par l’altitude de ce sommet !). Il est 14 heures et le sommet est presque désert à cette heure ci. Nous plongeons alors sur le sentier tailler dans la neige et la glace et rejoignons en longues enjambées les abords du refuge des cosmiques, six cent mètres plus bas.

Il se passe alors un fait à la fois anodin et très fort : Michel et moi nous nous séparons pour suivre deux itinéraires différents. Michel part seul rejoindre le sommet de l’aiguille du Midi et le téléphérique du même nom pour rejoindre Chamonix où demain une liste de rendez vous l’attend dans son cabinet médical. Pour ma part je rejoins le refuge des Cosmiques. En effet, demain je compte enchaîner cinq autres sommets avec un nouveau compagnon. Alexis Profit est un jeune montagnard de 17 ans qui travaille pour un mois au refuge. Entre ménages, vaisselles et rangement il n’a pas pu profiter des sommets alentours. Mais il compte sur la gentillesse de la gardienne Laurence pour obtenir 1 ou deux jours de congés et partir avec moi. A 18 heures il vient me retrouver alors que je contemple le couché de soleil sur la terrasse : c’est d’accord j’ai deux jours !

Lundi 7 aout, 1 heure du matin

C’est reparti ; horrible réveil enfiévré après une nuit courte où je n’ai pas trouvé le sommeil malgré le génépi qui couronna hier soir tard la vaisselle avec l’équipe du refuge et quelques guides sympathiques. Je prends mon temps car nous partirons une fois qu’Alexis aura fini de servir les petits déjeuners des 70 candidats du jour à l’ascension du Mont-blanc. Vers 2 heures trente nous quittons le refuge. La même lune qu’hier nous accompagne. Alexis, comme un fauve trop longtemps tenu en cage, passe subrepticement devant moi. La corde se tend, … je me sens comme légèrement tiré vers le haut… Et c’est à la vitesse d’un TGV  que nous remontons les pentes du Mont Blanc du Tacul. Entre chaque passage de crevasses ou de séracs nous doublons de nombreuses cordées. Je reconnais les passages descendus la veille avec michel.

5 heures du matin : nous nous asseyons cinq minutes, seuls, au sommet du Mont Maudit, le premier 4000 de la journée. Sous nos yeux nous voyons défiler les caravanes du Mont Blanc pour qui notre sommet n’est qu’un artefact sans intérêt. Après une tentative très bruyante pour vomir mon petit déjeuner nous rejoignons l’autoroute du Mont Blanc. Pris de nausées par un mystérieux mal gastrique je gère comme je peux cette montée au sommet de l’Europe. Un vent violent s’est levé, nous forçant à plonger nos visages dans nos vestes ; la respiration devient difficile. Le sommet qui aurait pu constituer une apothéose se transforme en un lieu inhospitalier. Nous partons vite plein sud pour un aller et retour au Mont-blanc de Courmayeur qui domine le val d’Aoste Italien. Ce lieu a du sens pour nous car il marque l’arrivée de très grands et très difficiles itinéraires qui ont fait rêver des générations d’alpinistes. Quelque part en dessous de nous se cachent cinq sommets de notre liste que nous n’aurons pas pu gravir sur notre route des 4000 à causes des si mauvaises conditions météo de cette année 2007.

10 heures du matin. Après être repassé par le sommet du Mont-blanc nous sommes redescendus par l’itinéraire de la voie normale. Nous profitons en fin d’un moment de répit, au soleil, en terrain plat, avec moins de vent et un peu plus bas en altitude pour reprendre des forces. Le coca cola semble avoir réglé son compte à mes nausées. La forme revient.

Le prochain sommet est un anonyme qui voit chaque été des milliers de personnes passer à  200 mètres de lui sans même un regard. L’arrivée au sommet du Dôme du goûter me fait penser à un voyage sur la lune. La rondeur de ce dôme est presque parfaite, comme un morceau de globe. A un  moment on passe à ce qui doit être le point haut de ce globe. Un fanion agité par le vent, et peut être planté là par Neil Amstrong, nous aide à repérer le vrai sommet. Nous y passons à allure modérée mais sans un arrêt. Bientôt nous descendons l’autre face de ce globe le long d’un méridien imaginaire. Des traces de descente nous rassurent : l’itinéraire vers le cinquième sommet de cette journée, l’Aiguille de Bionassay, a peut être été tracé.

Quelques minutes plus tard quelques idées sombres occupent nos esprits, en passant là ou quatre étudiants grenoblois sont morts de froid et d’épuisement dans une tempête il y a quelques jours…

Peu à peu nous nous engageons sur une arête de neige qui va devenir de plus en plus aérienne pour finir dans une envolée très impressionnante : le lendemain encore je serai habité par des images de ces pentes de neige vertigineuses qui tombent de chaque côté de cette arête de neige instable de 30 centimètres de large sur laquelle nous allons naviguer pendant près de deux heures. Une extrême concentration nous habite. Plus tard dans la vallée nous nous reparlerons du stress durable vécu dans ces passages. Alexis a des gestes très surs. J’apprécie qu’il soit aussi généreux dans ces efforts pour planter solidement son piolet dans la neige et frapper violemment la glace avec ses crampons : il semble vraiment bien en phase avec les éléments. Il me faut juste lui donner quelques conseils pour aller un peu plus vite. Gérer le paradoxe entre sécurité de chaque pas et vitesse de progression n’est pas facile. Mais le mauvais temps annoncé dès le lendemain m‘incite à éviter de traîner dans ces contrées sauvage. A cette heure ci, sur cette arête où maintenant il n’y a presque plus de traces de passage, nous sommes vraiment très engagés. Une deuxième vague d’idées sombres nous a d’ailleurs envahit il y a quelque minutes, en passant près d’une immense corniche de neige dont une partie s’est écroulée il y  a 12 jours, entraînant un père et son fils dans une chute fatale.

Nous sommes donc très soulagés quand nous commençons à perdre de l’altitude et passer enfin sous la barre des 4000 après quelques instants assis en équilibre au sommet de l’Aiguille de Bionassay.

Dans la descente des anciennes griffures laissées par des crampons sur la roche de gneiss me donnent des indices et me permettent de trouver assez facilement les passages cachés. Je me sens en pleine forme et les manœuvres de corde s’enchaînent parfaitement : vitesse et sécurité sont au rendez vous. Je me sens en harmonie avec ce territoire de haute montagne, conscient de savourer les derniers instants de cette route des 4000. La température est maintenant idéale et je sens aussi mon corps idéalement échauffé pour me mouvoir au mieux dans les multiples passages qu’il nous reste encore à franchir.

A huit heures du soir nous posons enfin nos pieds nus sur l’herbe fraîche des alpages de Miages, 3000 mètres plus bas !

Vu depuis les hauteurs de Chamonix, l’itinéraire assez fantastique de cette très longue journée est impressionnant.

Il trace un immense trait qui part à l’Est de l’Aiguille du midi, franchit tous les 4000 visibles et se termine loin vers l’Ouest par Bionassay.

Comme un immense trait qui vient souligner la signature d’un magnifique projet.

Comme un immense trait à l’image du sourire apaisé de mon compagnon du jour ; pour Alexis le rêve est devenu brutalement une réalité. Dans la même journée il a dépassé les 4000 mètres pour la première fois, il a enchaîné 5 sommet à plus de 4000, il m’a guidé lors de ma montée maladive du matin, il  a foulé le sommet du Mont Blanc symbolique et il a franchit en tête des passages de neige d’un niveau technique encore jamais vécu par lui. J’ai une pensée pour son père Guillaume qui fut un cordial compagnon de cordée. Je recevrais plus tard dans la soirée, avec plaisir, un message de félicitation de son oncle Christophe Profit, alpiniste si humble et si brillant.

Comme un immense trait qui marque le passage d’une génération à l’autre.

A vous de jouer les gamins !

Grenoble, le 8 aout 20007...sous la pluie une fois de plus