Il est 7h30 dans ce matin gris. Je me sens perdu, quelque part sous les 4000 m, sur une petite vire d'une paroi vraiment très austère.

Je viens de gravir  50 mètres d’escalade sur des dalles de granit recouvertes de verglas. Du dernier relais je suis monté vers la droite comme l’indiquait notre topo guide. Devant moi aucun signe de passages humains antérieurs. Sur ma droite je devine, malgré les nuages gris, un grand vide de plusieurs centaines de mètres. Au dessus aucun passage facile. Le temps est maussade, mon humeur aussi ; je crois que nous avons fait une erreur d’itinéraire et que nous allons devoir redescendre. Le temps perdu va-t-il nous empêcher de gravir aujourd’hui les 5 sommets des Grandes Jorasses ?

La journée d’hier avait poutant été magnifique. Depuis le haut du téléphérique de Torino (Italie) nous avons rapidement gravi la pittoresque Dent du Géant puis chevauché les célèbres et esthétiques arêtes de Rochefort en franchissant les sommets de l’Aiguille de Rochefort et du Dôme de Rochefort. Deux descentes en rappel nous ont ensuite déposés au col de Grandes Jorasses où nous attendait la cabane Canzio ;un demi tonneau métallique avec matelas et couvertures pour passer la nuit à 3800 mètres d’altitude. Deux jeunes autrichiens y somnolaient déjà ; une musique sympa et insolite en ces lieux s’échappait des mini enceintes reliées à leur i.pod.

Le lendemain, ce 28 juillet vers 8h30 (jour des 47 ans de Michel qui décidemment aura toujours 13 mois de retard sur moi !) nous voici donc à nouveau sur le bon itinéraire après quelques égarements et quelques manœuvres de cordes délicates.

Les deux premiers sommets de la journée se nomment Pointe Young et pointe Margherita.

Toute cette journée se déroule dorénavant sur la très aérienne arête de grandes Jorasses ; agrippés à des feuillets de granit de quelques dizaines de centimètres d’épaisseur nous devinons sur notre gauche les 1000 mètres d’a pic de la célèbre face nord et sur notre droite ce sont plus de deux milles mètres de vide qui attirent parfois notre regard jusque dans la paisible vallée du Val ferret, célèbre pour ses polenta et sa grappa.

Mais pour l’instant restons concentrés ; le vent, le brouillard et la longueur de l’itinéraire nous obligent à grimper vite tout en respectant toutes les actions de sécurité possibles.

Vers treize heures, au sommet de la pointe Croz, nous trouvons enfin un espace assez confortable pour poser le sac et nous restaurer ; le reste de l’itinéraire est maintenant plus facile. Malgré la météo menaçante nous savons maintenant que nos objectifs de la journée seront atteints et que le retour vers la vallée ne devrait pas poser de problème. Nous franchissons donc la pointe Wymper puis atteignons le cinquième sommet de la journée, la pointe Walker. Malgré notre expérience nous ressentons une impression particulière sur ce sommet mythique qui a vu tant de grands moments d’alpinisme, de réussites, de drames, de sauvetages héroïques. Je me penche délicatement au dessus de la face nord noyée dans les nuages gris en pensant à René Desmaison qui y  accomplit des exploits incroyables. Dans son livre « 342 heures dans les grandes Jorasses », je découvris adolescent son ascension hivernale. Une pensée aussi pour deux de ses sauveteurs de ce mois de février 1971 : Alain Frébault qui, le premier, réussit à poser son hélicoptère au sommet de cette montagne et le guide Gérard devouassoux qui se fit treuiller en pleine face pour aller chercher la cordée en perdition.

Revenons à juillet 2007 : nous nous engageons maintenant plein sud dans les pentes qui vont nous ramener hors de la haute altitude et de ses zones « à risques ». Malgré des masses de neige molles où nous enfonçons jusqu’aux cuisses, malgré le brouillard et malgré la fatigue nous nous rapprochons peu à peu du bas de la paroi.

Et c’est en une longue glissade sur les fesses que nous rejoignons enfin les premiers rochers qui marquent la fin des dangers ; plus de crevasses sournoises, plus de séracs menaçants, plus de parois de rochers branlants au dessus de nos têtes. Nous nous décordons, rangeons nos sacs, reprenons une allure à peu près convenable et rejoignons le refuge Bocalate puis la fameuse vallée Polenta y  Grappa.

( photos dans l'album en haut à droite)