En ce temps de vacances d'été je me permets un texte plus long pour faire concurrence à vos sudocou, mots croisés ou autres romans d'été. En guise de devoirs d'été vous pouvez aussi traquer les fotes d'orthographe

Minuit ,l'heure du crime.

Ma montre réveil vient de m'agresser sauvagement alors que je dormais paisiblement dans un des dortoirs du refuge du Couvercle. Je rejoins la salle à manger et croise des regards pas tibulaires mais presque. Si j'ai la même tête que ces quelques alpinistes déjà levés, le spectacle ne doit pas être beau à voir. Sur une table 3 verres vides témoignent d'une soirée génépy qui a du se finir il y a quelques minutes pour des veinards qui, eux, démarrent leur nuit de sommeil maintenant. Deux guides de Cham avec leurs clients, deux cordées d'Italiens et notre cordée de la route des 4000 : nous sommes 10 à nous préparer pour gravir l'Aiguille Verte par le couloir Wymper. Vues les conditions météo de cette année ( se reporter aux trentes six chapitres précédents !), cette ascension n'a pas été faite depuis très longtemps. Aussi, en (presque) vieux guides avisés nous trainons au petit déjeuner pour laisser les autres commencer à faire la trace sur le glacier. Nous prendrons ensuite le relais pour tracer dans la paroi. Nous devons en effet garder de l'énergie, car pour nous ce sommet ne sera que le premier d'un enchainement de trois avec l'Aiguille de la Grande Rocheuse et celle du Jardin.

Etrange cette ambiance de veillée d'arme à minuit trente ( l'expression même, à cette heure ci, est troublante) : les guides sont lents, silencieux, profitant encore des quelques instants de lumière et de civilisation, mais dans les têtes le combat est déjà là, l'agressivité prête à être dégainée, les sens prêts à se mettre en action; dehors, dans quelques instants, à deux pas du refuge protecteur, ce sera l'action, les agressions des vents de la nuit, la vigilance entre les crevasses, l'effort à rythme soutenu pour finir la course avant que le soleil ne rende la montagne trop dangereuse.

Trois heures du matin. Partis les derniers nous avons profité des traces puis peu à peu avons doublé toutes les cordées. Les jets de lumière de nos lampes frontales dressent un décor austère : les masses sombres des blocs de granits, les reliefs de traces d'avalanche, les frêles silhouettes des alpinistes au dessous de nous, les pentes de neige et glace raides qui s'élèvent bien au dessus de la limite de notre vue, pour finir très loin, sept cent mètres plus haut.

Quatre heures du matin. Nous progressons à corde tendue avec Michel quarante mètres au dessus de moi. Malgré la concentration sur mes gestes et l'effort à gérer, une idée me trote dans le tête depuis quelques minutes. "Michel, le couloir il est à gauche, on s'est trompé !" Ah ouais, bon ben on y va ! Lui aussi commençait à avoir des doutes et c'est pourquoi sa réaction est si rapide. Il y a tellement de neige cette année que, en absence de traces, nous avons emprunté un couloir secondaire qui mène à un cul de sac. J'entame alors une longue traversée de cent mètres au dessus du vide, toujours en pleine nuit, en passant de plaques de granit en plaques de neige gelée. J'arrive à placer notre corde dans quelques points d'assurance naturelle. Au dessous de nous, toute une série de points lumineux jettent des rayons dans notre direction : même les guides qui "tournent" souvent dans ce secteur nous on suivi dans cette impasse et observent notre traversée pour nous imiter !

Cinq heure trente. La lame affutée de mes nouveaux crampons Simond réfléchit le premier rayon du soleil au moment où je me dresse au sommet de l'Aiguille Verte, ma montagne préférée. Les lointains rayons venus de l'est mettent alors en beauté tout notre environnement jusqu'à la couleur de nos vestes. Tout le massif du Montblanc se révèle à nous dans un 360° majestueux que seule le sommet de l'Aiguille Verte peut offrir du fait de sa position centrale et isolée dans le massif: le scénario est parfait !

Enfin presque parfait : en effet, le petit déjeuner que j'ai fait trainer en longueur tout à l'heure manifeste son mécontentement d'une nuit si brutale et me jette à terre. Un petit vomito au sommet et je me sens déjà à nouveau en pleine forme, prêt pour démarrer une des plus belles traversées alpines, vers la Grande Rocheuse.

Nous passerons ainsi quatre heures à chevaucher un décor de rêve entre deux à pics de plus de 700 mètres de haut : tours de granit dorées, corniches de neige ourlées par les vents, fines arêtes de neige qui ne laissent la place que pour un seul de nos crampons et nous obligent à pratiquer le funambulisme, dédales de blocs de roches où il nous faut nous contorsionner. Les conditions sont encore hivernales en cette mi juillet; nous sommes seuls sur le fil des 4000; aucune trace autour de nous. Michel se transforme en bagnard de luxe pour dégager de grandes quantités de neige plaquée et collée sur le rocher par les effets conjugués du vent tempetueux et des écarts de température. Enfin, un dernier pas d'escalade technique en crampons sur de fins cristaux de granit nous mène au dernier sommet de la journée : l'Aiguille du Jardin. Elle porte bien son nom, en plein milieu de ce fantastique décor que nous offre la nature. Même dans ses derniers centimètres d'escalade elle nous offre ses généreux cristaux de quartz, de micas et de feldspath, les trois minéraux qui constituent le granit; granit qu'on appelle ici protogine; un granit venu d'un profond magma puis qui a royalement pris son temps pour émerger, refroidir et tailler ces gros grains cristallins.

Nous prenons le temps de savourer ces instants de beauté, d'harmonie et de plaisir de la haute altitude. Depuis début avril nous avons réussit 100% des sommets tentés. Même si notre projet est remis en question du fait de la météo déplorable, nous sommes conscients de vivre des moments rares. Le prix à payer est en effet élevé : laisser les siens dans la vallée, fournir tant de longs efforts, naviguer en zone de risque...pour retrouver à chaque fois un plaisir intact et des joies adolescentes. Ce parcours, je l'avais en stock de projets depuis très longtemps, je viens d'y passer quelques heures et, à 48 ans, j'ai conscience que je n'aurais sans doute pas l'occasion d'y repasser un jour. Rêves fugaces, rêves furtifs, rêves futiles...mais rêves sûrement "utiles" omme disait l'autre ( L.....T....)

Mais déjà, depuis quelques instants, nous avons aussi en tête, aux côtés de la joie, le soucis de la descente ; sous nos yeux un couloir de neige et glace de 700 mètres dévale en un immense toboggan jusque vers le refuge de ce matin. Contrairement aux affirmations d'un vieux guide croisé quelques jours plus tôt nous ne trouverons aucune cordelette dans ce couloir pour descendre en rappel en y placant notre corde en double. Soit le guide était trop vieux et les cordelettes disparues depuis longtemps (joke !) soit les volumes de neige accumulés nous auront caché ces points d'assurance si réconfortants. En très grande concentration nous redescendons ce couloir parfois le long de notre corde placée autour d'un petit bloc de roche dépassant de la neige, parfois en désescalade non assurés. Un saut de trois mètres par dessus la rimaye qui forme une dernière crevasse avant le glacier marque enfin pour nous la fin de la zone de risque. Soulagement !

Il est 14 heures lorsque je me réveille avec un coup de soleil aux cuisses sur la terrasse du refuge. Ai-je rêvé de cette course ? Non, mes habits à sécher me rapellent que je viens de me payer une petite sieste après 3 sommets de 4000m et avant de redescendre dans la vallée.

Il me faut désormais emprunter le joli sentier de la veille, descendre les 150 mètres d'échelles métalliques qui permettent de rejoindre le glacier (réchauffement climatique oblige !), allonger le pas sur la mer de glace en résistant aux appels des petits lacs d'eau gelée qui la parsème, m'engouffrer dans le train du Montenvers bondés de touristes en tous genres.

Dans une chaleur assourdissante le train nous déverse sur le macadam de Chamonix. Dans les rues les bouchons automobiles s'allongent et les jupes des anglaises raccourcissent; la grande kermesse de juillet bat déjà son plein !

Prévision météo pour la semaine: nuages, nuages, orages, orages, oh rage, oh desespoir !